Le Festival de BD de Sierre : l'histoire d'un retour

Comment un festival mythique du 9e art renaît de ses cendres — et pourquoi ça change tout pour la bande dessinée en Suisse.

Il y a des événements culturels qu'on croit perdus. Qu'on range dans la mémoire collective avec une certaine nostalgie, un « c'était bien, à l'époque ». Et puis, un jour, quelqu'un décide que non. Que ça mérite mieux qu'un souvenir. Le Festival International de la Bande Dessinée de Sierre est de ceux-là.

Un festival qui a compté

Sierre, petite ville valaisanne baignée de soleil et de vignes, a longtemps été l'un des rendez-vous incontournables du 9e art en Suisse romande. Le Festival International de la BD y avait trouvé un foyer naturel — une ville à taille humaine, un public curieux, et cette atmosphère particulière qui fait que les auteurs s'y sentent bien, que les lecteurs s'y retrouvent.

Pendant des années, ce festival a été l'occasion pour des milliers de passionnés de croiser leurs auteurs préférés, de découvrir des œuvres inconnues, de comprendre que la bande dessinée n'est pas un divertissement mineur mais un art à part entière. Un art qui mérite ses scènes, ses débats, ses moments de grâce.

Et puis le festival s'est interrompu. Les raisons sont multiples — financières, organisationnelles, conjoncturelles. Comme souvent dans la vie culturelle, la somme de petites difficultés finit par peser plus lourd que la volonté de ceux qui portent le projet. Le festival a disparu de la carte des événements romands, laissant un vide que beaucoup ont ressenti sans toujours savoir comment le nommer.

L'impulsion du retour

Ce qui s'est passé ensuite relève autant du militantisme culturel que du projet d'entreprise. Ceux qui ont œuvré pour le retour du festival, dont je fais partie, n'étaient pas animés par la nostalgie seule. Ils étaient convaincus que le contexte avait changé, et que ce changement rendait le retour non seulement possible, mais nécessaire.

Le monde de la bande dessinée en 2024 n'est plus celui des années précédentes. L'émergence du webtoon coréen a bouleversé les habitudes de lecture des jeunes générations. L'intelligence artificielle s'invite dans les ateliers des auteurs, suscitant autant d'enthousiasme que d'inquiétude. Les formats hybrides — motion comics, BD augmentée, expériences sonores — redéfinissent ce qu'est une « page ». Et la France, la Belgique, la Suisse cherchent leur position dans ce nouveau paysage.

REPÈRES CHRONOLOGIQUES

  • ANNÉES 1984–2004 - Le Festival International de la BD de Sierre s'impose comme un rendez-vous majeur du 9e art en Suisse romande, attirant auteurs et lecteurs de toute la francophonie.
  • INTERRUPTION 2004-2024 - Le festival cesse son activité. La communauté BD romande perd l'un de ses points d'ancrage. L'événement entre dans la mémoire collective comme une page tournée.
  • 2025 - Un groupe de passionnés, dont votre serviteur, mené par le bédéiste et éditeur Nicolas Sjöstedt, initient les démarches pour relancer le festival. Le projet prend forme avec une vision renouvelée.
  • 27 MAI 2027 - Date cible pour l’ouverture de la première édition de la relance. Un festival ancré dans son époque, tourné vers les nouvelles formes du 9e art — avec peut-être, le BD Sierre Lab comme colonne vertébrale.

Le cœur battant du projet

Le retour d'un festival ne peut pas être une simple remise en route. Reprendre un événement disparu à l'identique serait au mieux inutile, au pire trompeur. La vraie question n'est pas « comment était-ce avant ? » mais « de quoi la BD a-t-elle besoin aujourd'hui ? »

C'est de cette conviction que pourrait naître un concept fort, le BD Sierre Lab.

Conçu comme un laboratoire permanent installé à Sierre, le Lab ne dormirait pas entre deux éditions du festival — il travaillerait toute l'année. Il observerait, expérimenterait, et questionnerait. Quelles formes nouvelles la bande dessinée peut-elle prendre ? Comment les auteurs s'approprient-ils les outils numériques sans perdre leur voix ? L'IA n'est pas un gros mot. Mais un outils qu'il va falloir dompter. Que veulent vraiment les lecteurs de demain, ceux qui ont grandi avec un smartphone et un feed Instagram avant de découvrir Moebius ou Tardi ?

Le BDSierre Lab se positionnerait à l'intersection de trois mondes : la tradition franco-belge du 9e art, les nouvelles technologies de création, et les nouveaux formats de lecture. Ce n'est pas un musée qui contemple le passé. C'est un studio qui fabrique l'avenir.

« BD Sierre Lab, c'est la conviction que la bande dessinée n'a pas besoin d'être sauvée — elle a besoin d'espace pour se réinventer. » Christophe Weber

Pourquoi Sierre ? Pourquoi maintenant ?

La question mérite d'être posée. La Suisse n'est pas la France — elle n'a pas Angoulême, elle n'a pas la densité éditoriale de Paris ou de Bruxelles. Mais elle a quelque chose que ces grandes villes ont parfois du mal à offrir : de l'espace, de la disponibilité, et une tradition d'hospitalité culturelle qui permet aux projets de mûrir sans être écrasés par leur propre poids.

Sierre, en particulier, a une relation ancienne et sincère avec la culture. La ville a su accueillir des événements littéraires, artistiques, musicaux, en leur donnant cette couleur particulière qui mélange l'exigence et la convivialité. Pour une bande dessinée qui cherche à se renouveler sans se trahir, c'est exactement le bon terrain.

Et « maintenant », c'est parce que la fenêtre est ouverte. Le monde de la BD est en pleine mutation, les cartes sont redistribuées, et les acteurs qui sauront se positionner clairement dans ce moment de transition seront ceux qui compteront dans dix ans. Attendre, c'est laisser la place aux autres.

Ce que ça change pour les collectionneurs

Pour ceux qui suivent Galerie Neuf, la question est aussi très concrète : qu'est-ce que ça change pour nous, amateurs et collectionneurs de BD franco-belge ?

D'abord, un festival vivant attire des auteurs. Et des auteurs présents, c'est des dédicaces, des rencontres, des tirages spéciaux, des éditions limitées. C'est le genre d'occasions qui font la différence dans une collection — l'album que tout le monde a, et celui que vous avez fait signer un soir de festival par l'auteur lui-même, dans une salle qui sentait l'encre et le café froid.

Ensuite, un festival ancré dans les nouvelles formes du 9e art, c'est aussi une fenêtre sur ce qui va compter demain en matière de collection. Les webtoons les plus suivis, un espace mangas, les auteurs qui expérimentent, les formats hybrides qui trouvent leur public — autant de signaux que les collectionneurs avisés ont intérêt à surveiller.

Enfin, et c'est peut-être le plus important, c'est une question de légitimité collective. Plus la bande dessinée a des scènes fortes, des festivals respectés, des institutions qui la défendent, plus sa reconnaissance comme art majeur se consolide. Et cette reconnaissance se traduit, à terme, sur le marché de la collection.

Un pari sur l'avenir

Le retour du Festival BD de Sierre est un pari. Comme tous les projets culturels ambitieux, il exige des ressources, de la patience, et une certaine obstination face aux doutes qui ne manquent pas de surgir. Les budgets sont serrés. Les partenaires à convaincre sont nombreux. La date de mai 2027 peut sembler lointaine — elle est en réalité très proche, à l'échelle de ce qu'il faut construire.

Mais les paris sur la culture valent la peine d'être pris. Parce qu'une ville sans festival de BD, c'est une ville un peu moins curieuse. Parce qu'une région sans événement dédié au 9e art, c'est une région qui dit aux auteurs et aux lecteurs que leur passion n'a pas de place ici. Et ça, ce n'est pas acceptable.

Sierre revient. La BD suisse reprend son souffle. Et nous, à Galerie Neuf, nous sommes fiers d'avoir contribué à allumer cette mèche.

La suite appartient à tous ceux qui viendront.

© Christophe Weber